Je suis aliéné Antiquitées

Le rapport de domination


Je ne parle pas à partir d'un lieu abstrait. Je cherche à sortir de mon aliénation. Ce qui me caractérise, c'est que je ne parviens pas à me situer dans le rapport sexuel, parce-que je refuse le rapport de domination qui y est impliqué. Ou alors si je me situe quelque part, c'est dans une position aberrante, voire perverse. Ce qui ne me satisfait pas d'ailleurs, mais je fais avec...


1) Le rapport de domination sexuel (Freud)

Dans le rapport sexuel, ce n'est pas l'homme qui domine la femme, mais le phallus qui les domine tous les deux : il s'agit de reconnaître l'impératif du désir qui fait loi (lien sexuel) entre deux êtres. Quand cet impératif est reconnu entre deux, il y a alors alliance (et amour).


2) Le rapport de domination social (Marx)

Marx a interprété le rapport social de production, comme un rapport de domination maître/esclave, suivant ainsi l'enseignement de la dialectique hégélienne. En fait là aussi il faut se garder de prêter aux individus, aux personnes, la place de la cause constituante du rapport. C'est la structure qui transcende et défini les places particulières. D'où la vérité de la religion qui affirme l'égalité du maître et de l'esclave dans la dimension de l'absolu, alors que dans la dimension concrète, ils sont inégaux. Paradoxe qu'il faut penser sérieusement, autant pour affirmer l'égale dignité "humaine" de tous, par delà la place de chacun dans la société, que pour sortir de l'aliénation qui identifierait un individu à telle place (maître/esclave) en raison d'une nature, race ou hérédité problématique.

Autrement dit, il n'y a pas de fondement naturel à la division sociale. C'est la loi, l'autorité qui en tant que telle fait division.

Les personnes relatives (maître/esclave) ne sont que des moyens du rapport social de production, dont la nécessité matérielle, aussi impérative que les principes universels de la morale kantienne, est au-delà des personnes particulières et de leurs intentions (faire du profit, etc...).

Le tout commande les parties. C'est le tout qui est le fondement structurel de la loi. C'est à partir de lui que les places relatives sont définies et prennent sens.

Les hindous ont trouvé avec les castes et l'idéologie du karma, un moyen de comprendre et de légitimer la structure inégalitaire de leur société. Mais cette interprétation religieuse, mythique, du fait social, doit être remplacée par une conception rationnelle.

La conception mythique en effet interdit toute évolution globale comme individuelle : tout est parfait et fixé à l'avance. Il n'y a plus qu'à obéir. Cela est évidemment un leurre. Mais la conception dialectique et antagoniste du marxisme est aussi une impasse.

La loi, l'autorité, la puissance, s'incarnent dans des personnes, qui ne les possèdent pas en propre, mais les représentent au nom de la collectivité. D'où la nécessaire alliance de la puissance et de la justice. L'une ne pouvant exister sans l'autre.


3) Le rapport de domination politique

Il faut donc comprendre le principe d'autorité comme une fonction sociale. L'autorité est exercée par certains qui en seront investit au nom de la collectivité, cette investiture donnant seule la légitimité à l'exercice d'une autorité réelle.

Là encore on peut parler d'alliance : entre les individus qui concluent ainsi un contrat social, et avec le principe transcendant, l'absolu, qui est l'autorité souveraine, dont ils se reconnaissent sujets. Cependant l'investit, le roi ou toute autre personne exerçant l'autorité, n'est que le représentant du principe souverain. L'erreur consiste à vouloir identifier la personne avec le principe qu'il représente : on s'engage alors vers le culte de la personnalité (Staline) ou carrément vers la déification (Pharaon).

Il s'agit de toujours bien distinguer la fonction de la personne. Plus on tendra vers l'identification, plus l'aliénation sera patente.


4) Le rapport de domination intellectuel et moral

Il y a un autre problème, c'est celui du savoir ou de la science, qui prétendent résoudre le problème de l'autorité, par une certitude objective qui nie le fondement symbolique de la structure.

C'est-à-dire que le savoir est en fait un lien (un discours) qui fait monde. Mais l'autorité ne se fonde pas dans le savoir. Elle ne se confond pas avec la vérité, mais se reconnaît à sa capacité à faire lien, à assurer sa fonction de représentant du principe commun : à gouverner.

De ce point de vue le savoir est tout à fait secondaire et l'église par exemple a eu tort en le disputant à la science physique. Les affirmations de l'écriture ont un sens symbolique, c'est-à-dire destiné à faire lien, à produire des sujets. Il ne s'agit pas de connaître la nature des choses, mais de construire un lieu symbolique, une alliance, dans laquelle le sujet puisse trouver sa place. Car dans l'absolu, ce n'est pas l'objet qui prime, mais le sujet. Or le sujet n'existe pas "naturellement" : ce n'est pas un singe ! Il existe par rapport à une structure symbolique qui est son véritable univers.

Mais attention : le sujet n'est pas un ange non plus ! La difficulté à présent c'est de penser cette fracture entre le monde objectif décrit par la science, et le monde subjectif. Disons qu'auparavant, au temps des mythes, les deux étaient unifiés, intégrés, alors que maintenant il ne reste plus (semble-t-il) que la division comme horizon possible.

Alliance du Monde Divisé

Je suis comme Isis : je recueille les morceaux épars du monde pour en refaire l'unité et reconstituer le phallus perdu : le pouvoir de génération, la puissance d'être. Car c'est le désir du phallus qui fait l'unité du monde, qui fait lien, qui fait tenir la structure. Sans ce principe dynamique, le monde se défait, se décompose et meurt...

Ici j'ai conscience d'être plus païen que chrétien, car toute célébration du phallus est en soi d'essence païenne. La religion chrétienne apparait en effet comme refus (névrotique) de l'identification du principe d'autorité avec le principe phallique. Le père est au ciel : il ne s'agit plus de la religion des pères d'Israël. Ce pourquoi le messianisme chrétien ne peut être intégré dans la religion et la tradition hébraïque. Il y a bien là un acte de rupture conscient et affirmé comme tel.

La religion chrétienne veut substituer un principe purement moral à un principe phallique national. Les chrétiens n'ont pas pleuré la mort d'Israël. Ils l'ont presque (et cette limite est obscure, non entièrement tranchée) voulue. La mort d'Israël était la condition nécessaire à l'avènement et au triomphe du christianisme. Aussi sa résurrection présente est un danger pour lui et pour l'ordre du monde qu'il a institué, inspiré. C'est un grand problème que cette résurrection et pas seulement pour les arabes. Elle nous concerne tous et il s'agit de savoir ce que nous en ferons, soit comment cela doit commander un nouvel ordonnancement du monde. On pourrait bien parler de révolution. Et le problème déjà, c'est que nous ne pouvons pas être tous israéliens !

Cela suppose de consentir à l'existence de différences identitaires irréductibles. L'humanisme universaliste ou universitaire ne remplace pas l'identité particulière, le lien concret aux ancêtres, à la nation, aux symboles culturels qui ont pris corps dans les individus.

Une société ne se construit pas à partir d'idées abstraites. La structure sociale n'est pas que symbolique, ou il s'agit d'une symbolique vivante, dont les formes sont incarnées et indissociables de l'être. Ses sources sont dans l'inconscient, identifié à tort par Lacan à un langage, à du signifiant. Le problème en effet est de comprendre cette union en l'homme du symbolique et du réel qui déjoue les catégories logiques.

Tout homme n'existe que par la prise en charge d'un héritage, quitte à le dénoncer et à le détruire. La promesse du salut chrétien correspondrait en fait à un refus de l'héritage : il s'agit de sortir du jugement, de la loi sous le coup de laquelle est condamné Israël. Promesse de libération du jugement qui pèse sur Israël depuis le commencement. Mais curieusement la seule voie proposée pour parvenir à cette libération est celle de la mort, du sacrifice ou du martyr : soit la négation de l'être. Ce qui nous amène devant l'alternative suivante : la mort ou la loi. Soit on assume l'être et alors il faut accepter le joug de la loi, soit on refuse la loi et alors il faut accepter la perte de la vie. D'un côté on est vivant mais aliéné, de l'autre on est libre mais mort. Conflit tragique sans espoir de solution.

La vérité est que les sources de l'être sont infinies et qu'il ne faut pas l'arrêter, le fixer à une identité comme à un absolu inamovible ou indépassable. Le seul héritage à conserver absolument, c'est celui de l'être lui-même, mais les formes particulières de l'être sont elles éphémères et changeantes. Ce que chacun a en garde, en responsabilité, c'est une part de l'être absolu (du tout) : il sera jugé selon ce qu'il en fera hic et nunc. Et il ne pourra pas se cacher derrière l'alibi de l'héritage pour expliquer ses défauts. Cela est donc la véritable façon de prendre en charge l'héritage, celui de l'être comme absolu, sans prendre en charge ce que les parents, les antécédents en ont fait, car cela, cette responsabilité leur appartient à eux. Cependant l'individu devra bien assumer sa responsabilité propre et cela seulement.

Il ne faut pas s'enfermer dans des dilemmes mortifères : il faut oser ouvrir la porte du possible et créer du nouveau à partir de l'ancien. Ne pas se faire dévorer par les ancêtres changés en vampires. Leur faire une place parmi les morts, où ils reposent en paix, c'est-à-dire d'où ils ne reviendront pas pour tourmenter les vivants. On ne sait plus aujourd'hui faire une place symbolique aux morts : ils n'existent que comme cadavres, corps réels en décomposition. C'est ce que le discours scientifique, positif, nous a appris. Mais les morts existent bel et bien sur un plan symbolique : il faut réapprendre à dialoguer avec eux. Il s'agit d'abord d'en faire le deuil. Ce qui veut dire signifier symboliquement la séparation par des actes, des rites. Alors une fois la séparation effectuée et acceptée, une nouvelle vie devient possible.

***

Le rapport de domination n'est pas une fatalité. Le dépasser équivaut à faire prévaloir la vie sur la mort. Cela passe par une acceptation du désir, une alliance avec le principe de l'être. Ce que nous avons appelé phallus.

L'être n'est ni présent, ni passé, ni futur, mais pur désir d'être. Élan que nous appelons devenir. C'est ce dont le phallus est symbole et ce pourquoi personne ne peut s'y identifier. Il s'agit seulement de reconnaître cette force en nous, qui est au-delà de nous. Et de la reconnaître comme loi dont nous sommes sujets. Ce que j'appelle alliance.

Sur ce point les solutions collectives se sont révélées décevantes, malgré leur côté exaltant. Mieux vaut s'en tenir à des solutions particulières, car il n'y a pas de solution ready-made : chacun doit trouver son propre chemin de réalisation, même contre les dogmes établis et les habitudes. Car c'est le sujet individuel, vivant et conscient, qui répond à la question de l'être.

Le mot liberté signifie cet engagement nécessaire de l'individu au-delà de l'établi pour manifester, faire exister le désir qui est en lui et le porte vers ce qui n'est pas encore. Toujours nouveau j'étais, je suis et je serais : nom secret du dieu qui s'est révélé à Moïse. Le dieu qui appelle à se libérer de l'esclavage, pas à y demeurer ! Loi non écrite qui précède toute loi instituée. Veillons à ne pas nous laisser enfermer dans des prisons mentales. La loi sociale, c'est l'homme qui la fait et dieu là dessus est d'accord. Lui le transcendant, est au delà de toute manifestation relative : on ne saurait l'enfermer dans un livre ! Il est souffle vivant : les lettres ne sont que poussière. Il est feu dévorant qui réduit à néant tous les édifices de sagesse et d'art. Aucun prophète ne l'a tout entier dans sa bouche, car il serait aussitôt consumé par la présence ineffable.

Vouloir en garder la mémoire, c'est le rendre présent dans les actes et les paroles. Le rendre vivant, au lieu d'en faire un principe mort, un vain ressassement. C'est ce que les israéliens doivent comprendre pour sortir de leur tragique situation. Il s'agit d'opérer une mutation dans les consciences qui rende possible la vie et le rapport à l'autre, l'étranger, le nouveau, le différent. Sans cela on reste aliéné au même qui interdit toute évolution, tout devenir, toute espérance. La tyrannie mortifère remplace alors la loi : les morts dévorent les vivants.

La réussite d'Israël ne consiste pas dans la résurrection d'un passé mort, mais dans la construction d'un avenir vivant. Aucun reniement n'est requis pour cela, mais seulement le courage d'exister.