Il est possible de penser Antiquitées

Penser la guerre


Je n'aime pas la guerre. Qui l'aime ? Mais on ne peut s'y soustraire. Même si l'on est contre. Contrer la guerre, c'est toujours être dans la guerre. Or le fait dominant de notre histoire, de notre humanité, c'est la guerre. C'est en ce sens aussi que l'on n'est pas libre.

Je ne peux vivre en paix, sur un petit nuage, bouddhique ou non, en ignorant par ailleurs les tristes réalités et contradictions de notre monde. Mais comment sort-on de la guerre ? A-t-elle une fin, une solution, est-t-elle nécessaire, ou peut-on s'en libérer ? Faut-il être Utopiste ou Réaliste ?

J'ai été impressionné par l'enseignement de Krishna avatar du dieu Vishnu dans la Bhagavad Gita (le chant du seigneur ou du bienheureux) indienne. Krishna est alors le cocher d'Arjuna, fils de Pandu, qui hésite à prendre part à la guerre contre ses cousins, les Kaurava. Arjuna est prêt à déposer les armes, à renoncer à frapper ceux qu'il considère comme une part de son lignage. Mais Krishna le persuade de retourner au combat car dit-il en substance, la guerre est plus éminente que le lignage et personne ne peut s'y soustraire, comme on ne peut se soustraire à ce qui en cette vie est souffrance et division. Vision tragique de l'existence mais qui n'est pas sans hauteur et exaltation. Nulle joie dans la guerre : elle n'est qu'arrachement et dépossession de soi, pourtant précisément par cela même elle donne accès à ce qui est au-delà du moi : l'Absolu.

Il y a en effet une éthique de la guerre, ou plutôt du guerrier. Éthique sombre et éprouvante, mais celui qui s'en soustrait renonce par là même à dépasser l'illusion de son égoïsme. Morale adéquate à ces temps rudes où l'individu et ses états d'âme sont peu de choses. Cependant qu'en est-il aujourd'hui, existe-t-il encore des guerriers ? Je ne crois pas. La guerre est devenue une affaire d'État, de masse, et le sens éthique qu'elle peut prendre n'est (hélas ?) plus d'actualité. Le progrès des armements a signé la fin des héros, comme le progrès de l'industrie a signé la fin des artisans et des travailleurs. Ce pourquoi dans ce monde, Marx n'est plus d'actualité.

Cependant ce qui demeure toujours : la guerre. Vouloir la vaincre, c'est l'illusion suprême. C'est pourquoi dans un autre sens, plus subtil, Marx est toujours d'actualité. Lui qui cependant avait bâti son système comme solution de toutes les contradictions : qu'est-ce d'autre en effet que le communisme, sinon cette illusion suprême ? Mais avec le concept de lutte des classes, Marx en réalité voyait plus loin que le communisme. Il pensait la division comme cause de l'histoire et cause non pas accidentelle, mais essentielle.

Alors nous n'en sortirons pas ? Oui et cela veut dire aussi qu'il faut accepter de prendre parti. Car nous sommes tous dans la guerre et personne n'est innocent.

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Prenons parti donc. Et premièrement pour affirmer que le politique doit mettre au pas le mercantile. Aujourd'hui nous marchons sur la tête, le comptable et le commercial, armé de son discours ready-made bidon, ont pris le contrôle de l'entreprise humaine. Nous allons mal et nous ne comprenons pas pourquoi. C'est que l'autorité n'est plus à sa place : il nous faut des justifications rationnelles au principe d'autorité et elles ne sont qu'illusion ! Ceux qui le savent s'en servent pour tromper sciemment la foule, mais les plus dangereux sont ceux qui croient fermement à leurs alibis, rationnels ou religieux.

L'économie n'existe pas comme ensemble de lois nécessaires s'imposant à l'homme : c'est l'homme qui fait les lois. Nous ne sommes pas non plus des animaux soumis à tel ou tel instinct inévitable : la nature a donné à l'homme la faculté de se diriger lui-même. La liberté est le seul principe métaphysique applicable à l'homme.

Il existe aussi le discours des écologistes qui veulent penser le monde à partir d'un point de vue extérieur à l'homme, au sujet, purement objectif et scientifique, à partir donc d'une position de savoir absolu. Comme leur discours est encore incritiqué, il s'avère redoutablement persuasif et aujourd'hui naturellement, nombre d'hommes politiques, en Europe ou aux USA, y ont recours comme fondement de leur autorité politique.

Si le discours religieux comme le discours scientiste (structuralisme compris !) séduisent, c'est parce-que les hommes inconsciemment refoulent le réel de l'autorité. Ils n'y consentent qu'à la condition qu'il soit assorti d'un alibi rationnel fallacieux et trompeur, ou pire d'une promesse de Salut ! On préfère l'amour à l'obéissance. Mais l'amour interdit la liberté, implique la foi aveugle, persécute la critique. L'amour préfère l'attachement au détachement. Et notre temps est devenu celui de l'aliénation absolue. Nous sommes étouffés ! L'esprit ne souffle plus où il veut : on l'a domestiqué. La fin est proche. Et pour résister au consensus mou, il faut de plus en plus d'effort, de violence, de radicalité... et de souverain détachement.

Plus le monde est organisé, contrôlé, normalisé, plus il faut travailler pour demeurer libre et conscient. C'est notre destin tragique. Mais l'effort est ce qui nous sauve. On ne peut donc s'en plaindre.

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Reste comme justification de l'autorité, la justice. Ma thèse est que ce n'est pas la justice qui fonde l'autorité, mais l'inverse. Cependant une autorité qui ne produit pas de justice est en fait impuissante ou stérile, car la puissance doit être féconde. La puissance n'est pas une réalité abstraite : elle n'est puissance que si elle génère un ordre, que si elle ordonne le réel. Cet aspect agissant de la puissance, c'est ce que les anciens grecs nommaient Logos.

Le symbole universel de la puissance est le phallus, parce-qu'il incarne aussi le principe fécond. La puissance est le propre des mâles. Ils en ont en quelque sorte non le monopole, mais plutôt la charge, le ministère. C'est-à-dire la responsabilité. Ce n'est ni un avantage, ni un privilège. La puissance implique la conscience morale. Il n'y a aucune jouissance de la puissance. Quand cela arrive, elle est pervertie.

Faut-il le dire, cela arrive souvent ! L'abus de puissance, la corruption, c'est monnaie courante. Aussi on a raison de se méfier des puissants. La vertu et le courage n'appartiennent pas qu'aux mâles, loin s'en faut. Les dames ne sont pas en reste. Je ne suis ni raciste, ni sexiste, ni aristocrate. La démocratie universelle est mon principe politique. C'est qu'il faut distinguer le symbole (le phallus) et son porteur !

Personne n'est propriétaire du principe. On ne se construit et on ne progresse qu'à travers l'Autre. L'humilité est le principe de la vertu. L'être civilisé est celui qui pratique l'hospitalité, le barbare celui qui rejette l'étranger et le persécute. Pourquoi préférer l'hospitalité et l'exogamie, si ce n'est l'hétérosexualité, au culte fétichiste du même ? Parce-que rien ne se crée, ne se produit, que par la rencontre des différences. Celui qui croit être parvenu au but a échoué. On ne progresse qu'en se confrontant à l'étranger.

Il faut donc supporter la négation du moi. Et même jusqu'à la mort. Si la puissance pervertie, c'est justement parce qu'elle fait oublier la relativité du moi. Cela veut-il dire que seuls des sages, des philosophes peuvent exercer légitimement la puissance ? Mais le problème est que personne n'est sage, d'où la nécessité pour tout homme, fut-il considéré comme le meilleur, de demeurer humble : de demeurer homme. Le surhomme, c'est l'erreur fatale de Nietzsche. Avoir conscience de son humanité, c'est se garder de la folie de présomption.

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Quelle autorité alors ? Y-a-t-il encore une autorité possible ? Ou bien est-ce l'anarchie la solution ? La vérité est qu'il n'y a que des autorités humaines, c'est-à-dire relatives et limitées : il n'y a pas d'autorité absolue. Il faut supporter cela, faire avec ce réel et même s'en servir de façon positive, dans un esprit de progrès dialectique.

J'ai renoncé à l'illusion de résoudre ma propre division interne. Je suis de mon temps, puisque socialement, politiquement, on est arrivé à la même conclusion. Le communisme est dépassé, autant que la capitalisme. Mais la division, cela ne passera jamais.