Je suis un corps conscient Antiquitées

Le prisonnier de l'ombre


Éric se réveilla en gare de Khartoum. Le soleil était haut, les ombres rares. Que s'était-il passé durant son sommeil ? Il se rappelait vaguement avoir été aspiré dans une sorte d'abîme, peu après son départ d'Abou Simbel. La chaleur était si forte dans ces wagons de troisième classe ! Et une étrange paix régnait. Alors qu'ici sur les quais ce n'était qu'agitation et cris. Éric se décida enfin à descendre. Que venait-il faire dans cette ville ? Certainement pas du tourisme ! Son contact à l'auberge du lézard vert lui avait indiqué que la solution de sa quête se trouvait à Khartoum. Lui qui avait pensé trouver dans les temples d'Égypte une piste, un signe, avait été bien déçu. Juste des ruines et des touristes, un commerce bien rôdé, sans aucun intérêt.

Il y avait eu malgré tout cette présence énigmatique et presque terrifiante du désert. Un infini brûlant qui l'invitait à se perdre dans un rêve de pureté absolue. Seth le dieu rouge était puissant, mais stérile.

Depuis combien d'années cherchait-il ainsi désespérément à sortir de ses obsessions ? C'était comme si on l'avait abandonné dans un placard sans lumière et toutes les issues étaient bouchées.

Éric se dirigea vers le premier hôtel présentable près de la gare. Une atmosphère ouatée, un personnel obséquieux. Il aurait pu être en Chine. Quelle différence d'ailleurs ? Là où n'importe où, ce devrait être pareil. Il pourrait tourner quarante fois autour de la terre, il en serait toujours au même point, toujours enfermé dans son placard intérieur.

Pourtant s'il était ici, ce n'était pas par hasard, ou alors par un hasard magique qui était pour lui la seule manière de trouver un chemin. Pourquoi ne pas rester sur place là où il était ? Pourquoi encore voyager, après tant d'années ? Des voix lui avaient parlé, des impressions s'étaient imposées à son esprit comme des réalités indubitables et il suivait cela, sans même l'espoir d'un aboutissement, comme un moine bouddhiste aguerri aux exercices de la méditation.

Vers 20h il sorti pour prendre l'air de cette ville encore inconnue. Il flâna un peu, mais la vie populaire n'était pas très pittoresque ni très exubérante. La sévérité des censeurs islamistes était passé par là. Pris par l'ennui, il se réfugia dans un café où on lui servi du thé. Aucun alcool bien entendu ! Cela lui aurait fait du bien s'imaginait-il. Personne ne chercha à lui parler : les étrangers représentaient une menace pour cette société si policée, si encadrée. Les lieux de liberté devaient exister, comme partout, mais ils seraient difficiles à découvrir. En terre d'islam, on est dans une société basée sur le secret, la dissimulation et l'orgueil.

De nouveau dans la rue, errant à la recherche d'un signe. Tout était trop calme. La joie de vivre était enterrée quelque part, dans quelque souterrain à l'entrée écartée. Seul spectacle, la voûte du ciel illuminée de mille chandelles. Le vent faisant doucement balancer les ramures. Trouver un jardin pour s'allonger dans la paix végétale. Résister au désert desséchant.

Dans la nuit vint un homme portant une lampe à gaz. Lui qui cherchait la lumière, se mit à le suivre. Le guide des égarés. L'homme entra dans une boutique. Allait-il faire demi tour ? Pour aller où ? Il s'était vraiment égaré ! Foutu guide. Il resta planté devant la porte de la boutique.

Une main le secouait. Qu'y a-t-il ? Il avait fini par s'endormir sous un porche, comme un mendiant qu'il était. Encore ce soleil de plomb sur les têtes.

Je suis perdu. On va te ramener. Aucun problème. L'hôtel, une bonne douche, le déjeuner et puis dormir. Voici le soir encore. Sortir. En bas, dans la salon de l'hôtel, quelqu'un veut lui parler.

Je suis envoyé par le maître. Il t'attends. Quel maître ? Le maître des ombres sans doute ! Enfin il se passe quelque chose : j'ai pris contact ! On arrive devant une maison cossue. On le fait entrer, on l'invite à s'asseoir, on lui offre de l'alcool. Merveille ! Où suis-je ? Mais voilà le maître, lourd, riche, puissant. Le plus simple de tous les hommes, un sourire guilleret au coin des lèvres. Il parle français, évidemment : c'est un vrai maître. Il se dit homme d'affaires et voudrait nouer des contacts en France. Il voudrait y envoyer son fils. Il croit que je suis là pour prospecter un marché juteux. Un prétexte ?

Je lui explique que je suis là comme voyageur, sans but précis. Vraiment ? Mais ça ne fait rien, nous allons en profiter pour te montrer l'art de vivre soudanais. Il ne croit pas un mot de ce que je lui raconte. Il sent qu'il y a anguille sous roche. Il me palpe, il m'ausculte. Il m'invite pour une soirée musicale avec des amis. Bien sûr j'accepte.

Deux jours vides remplis de l'assoupissement de la ville. Et de sa misère. Une misère criante qui vide la tête et les tripes. Après on n'a plus rien. C'est ça être un homme ? Contempler cette douleur ?

Enfin la soirée musicale. On vient me chercher à l'hôtel. J'ai fini par appeler mon soi-disant homme d'affaires, maître des illusions. Ça lui va bien.

A mon arrivée, l'hôte me présente à ses amis. Comme d'habitude je suis embarrassé. Ils semblent être contents de ma présence. C'est une fierté pour eux. Facilité de l'étranger qui trouve partout un accueil intéressé. Je représente chez eux cette part de l'autre essentielle au sentiment d'exister. Un témoin qui les rends soudain plus réels, plus brillants. Il ne faudrait pas que j'introduise un élément de doute ou de discorde. Mon regard doit se faire bienveillant, sympathique.

Il n'y a que des hommes. Malaise. La présence des femmes me manque. C'est comme si j'étais coupé d'une moitié de moi-même. Pourquoi cette séparation si absolue ? Un tabou du sexe, la crainte d'une contamination ? La masculinité deviens une identité fausse, une parade, une parodie. Mais ma position d'étranger m'autorise à dépasser cela. Je n'existe que parce-que je suis au-dehors de leur ensemble. Je ne suis pas identifié au groupe des mâles : je suis l'autre.

L'orchestre s'installe. Il est composé d'un joueur de luth, d'un flûtiste et d'un percussionniste. J'adore. Je suis reconnaissant à mon hôte. On est assis par terre sur des nattes. On fume. On boit. Des serviteurs passent des amuses gueules.

Un vieil homme me fait signe. Il lève un verre d'alcool à ma santé. Je lui réponds. A la fin du concert il s'approche de moi et m'invite à le suivre. J'hésite un peu. Il me prends la main et me mène au-dehors de la salle, à travers de longs couloirs, jusqu'à une terrasse devant un petit jardin où chantonne une fontaine.

Le vieil homme ne dit rien d'abord. Il sourit comme un sphinx. Je sens qu'il a des choses à me dire, mais il prends son temps. Enfin, il parle. Qu'es-tu venu chercher à Khartoum, français ? Je joue le jeu de la vérité. Une guérison, un sens, un amour. Sais-tu où tu es ici, qui est le propriétaire de cette maison ? Dans quel plan de la réalité sommes nous ? Comment répondre ? J'hésite, je reste coi.

Ne crains rien, le maître de cette maison n'a aucun pouvoir sur moi. Parles, qu'as-tu compris, qu'as-tu entendu ? Alors je dis, comme une vanne qui s'ouvre : je suis dans les ténèbres, je suis dans la maison du maître des illusions. Je suis venu pour t'en libérer me réponds aussitôt le vieillard. Ne doute pas, ne cherche pas à comprendre. Il me prends les mains et j'ai les larmes aux yeux.

Depuis trop longtemps tu es prisonnier, tu as souffert. Mais aujourd'hui tout cela va finir. je vais t'enseigner quelque chose : le monde est divisé entre lumière et ténèbres, jour et nuit, au-dedans dans ton coeur, comme au-dehors. Mais ce partage n'est pas égal : une part l'emporte en autorité sur l'autre. Une part règne et l'autre lui est subordonnée. Tu as reçu en héritage la part de lumière, c'est celle-là qui te reviens. L'autre ne te reviens pas. Une part engendre et est principe, l'autre n'est que vaine illusion. Tu vas prendre ta vraie place qui n'a cessé d'être tienne depuis le commencement et qui sera encore tienne à la fin.

Qui es-tu ? L'homme sourit et m'embrasse. Puis il part. Je reste seul un peu abasourdit. Je vais boire à la fontaine. Quand je reviens dans la salle de concert je me sens libéré. Mon hôte plaisante : Tewfik ne t'as donc pas enlevé au royaume de chimère ? Sais-tu que certains le considèrent ici comme un saint, d'autres comme un sorcier ? J'espère qu'il ne t'a pas ennuyé ! Puis nous parlons d'autre chose. Celui-là ne comprendra jamais rien. Il n'est rien : une baudruche !

Sage ou fou ? Tewfik devait-être à la fois l'un et l'autre pour me parler comme il l'avait fait. Mais dans ce monde la sagesse ne peut se manifester que déguisée sous le masque de la folie. Délire sacré. Transe. Ivresse.

Enfin comme j'avais trouvé ma place, je pouvais retourner en France. Mais avant de quitter le Soudan, je devais m'acquitter d'une dette envers mon hôte. Comment payer ma libération ? Est-ce qu'une âme se rachète ? J'allais au souk et achetais un chandelier de faïence rouge à trois branches, avec une base assez large, sur laquelle 
j'inscrivis au pinceau à l'encre noire ce verset :

Et la lumière luit dans les ténèbres
Et les ténèbres ne l'ont pas saisie

(Jean 1/5)